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Faire défiler n’est pas tourner une page. Sur smartphone, le texte, l’image et le mouvement du doigt forment une seule expérience, au point de modifier certains repères utilisés pour suivre un récit. Le succès des webtoons a poussé cette logique très loin : l’écran vertical ne sert plus seulement à afficher une œuvre, il organise son rythme. Reste une question plus délicate : ce format transforme-t-il réellement notre attention, ou change-t-il surtout la manière dont nous la mobilisons ?
Le défilement efface certains repères
Où était cette scène, déjà ? Avec un livre imprimé, le lecteur ne mémorise pas seulement des mots et des événements, il s’appuie aussi sur une géographie physique. Une information se trouvait vers le haut d’une page de gauche, un passage important arrivait près de la fin d’un chapitre et l’épaisseur du volume indiquait en permanence la distance déjà parcourue. Plusieurs travaux sur la lecture numérique montrent que ces indices tactiles et spatiaux peuvent compter. Une expérience publiée dans Frontiers in Psychology en 2019, qui comparait la lecture d’un long récit sur Kindle et sur papier, a ainsi observé des différences dans la capacité des participants à reconstruire précisément la chronologie des événements, les lecteurs sur papier obtenant de meilleurs résultats sur cette tâche particulière.
Le défilement vertical modifie ce système parce que la position d’un élément devient instable. Ce qui occupait le bas de l’écran monte, puis disparaît, tandis que le lecteur crée en permanence une nouvelle portion de page par son geste. Des recherches consacrées aux cartes cognitives de lecture montrent justement que la localisation spatiale des informations participe à la navigation mentale dans un texte, et que l’écran peut fournir moins de repères persistants lorsque son contenu se déplace. Une étude menée auprès de 75 étudiants a notamment exploré cette différence entre papier et écran et l’intérêt d’ajouter des indices destinés à reconstruire une forme de carte cognitive pendant la lecture numérique.
Le webtoon exploite pourtant cette instabilité au lieu de chercher à la corriger. Dans une lecture sur toonkr, le mouvement vertical ne représente pas uniquement un moyen pratique d’atteindre la case suivante : il participe au découpage du récit. Une expression peut apparaître seule, un silence peut occuper plusieurs hauteurs d’écran et une révélation rester cachée jusqu’au prochain mouvement du doigt. Des recherches récentes sur les interfaces de bande dessinée rappellent que le succès du webtoon s’appuie précisément sur l’intégration de gestes devenus familiers sur smartphone, notamment le défilement vertical continu. L’attention n’est donc pas seulement privée de repères : elle reçoit aussi de nouveaux signaux conçus spécifiquement pour l’écran.
Le doigt règle désormais le suspense
Peut-on mettre en scène avec du vide ? Sur une planche imprimée, plusieurs cases entrent souvent simultanément dans le champ visuel, et l’œil risque d’apercevoir un élément situé plus bas avant d’avoir terminé la séquence précédente. Le webtoon vertical contrôle davantage cette anticipation. L’auteur peut éloigner deux images de plusieurs centimètres numériques, prolonger une chute, faire durer un silence ou placer une révélation juste hors de l’écran. Le lecteur doit alors agir pour obtenir l’information suivante, et son mouvement devient une composante du rythme narratif. Les travaux en interaction homme-machine consacrés aux webtoons décrivent d’ailleurs le défilement contrôlé par l’utilisateur comme une caractéristique structurante de ce média.
Cette organisation sollicite une attention différente de celle requise par un roman. Le texte long demande souvent de conserver des informations abstraites pendant plusieurs pages, alors que le webtoon distribue une partie de la narration entre dialogue, expressions faciales, cadrage, couleurs et espaces vides. Cela ne signifie pas que l’un exige de l’attention et l’autre non : ils la répartissent différemment. Une synthèse publiée en 2023 rappelle d’ailleurs que les méta-analyses sur papier et écran constatent surtout un léger avantage du papier pour certains textes informatifs, tandis que cet avantage apparaît beaucoup moins clairement pour les récits narratifs.
L’opposition entre « lecture profonde » et « scroll superficiel » devient donc trop simple dès que le défilement fait partie de l’écriture. Faire défiler un fil social sans objectif précis et faire défiler une œuvre dont les auteurs ont organisé chaque intervalle ne relèvent pas du même acte cognitif. Dans le second cas, le mouvement du pouce peut ralentir la découverte : lorsque plusieurs écrans séparent deux cases, le lecteur doit parcourir cette distance et ressent physiquement l’attente. Ailleurs, une succession serrée de dialogues accélère le geste. La vitesse n’est plus seulement décidée par la syntaxe ou la longueur d’un paragraphe : elle passe aussi par la mise en espace.
Ce contrôle demeure cependant fragile, car l’œuvre partage son support avec tout le reste du téléphone. Le récit peut avoir conçu un suspense de vingt secondes, puis une notification vient le couper. La forme verticale dispose donc d’outils puissants pour orienter l’attention, mais elle fonctionne sur un appareil dont l’architecture générale encourage simultanément les interruptions.
Le smartphone concurrence ce qu’il affiche
Le vrai problème vient-il du format ? Les recherches invitent plutôt à regarder l’environnement dans lequel la lecture se déroule. Une étude publiée dans Scientific Reports en 2023 a montré que la simple présence d’un smartphone pouvait réduire certains indicateurs de performance attentionnelle, même sans interaction directe avec l’appareil. Les auteurs rappellent également que les notifications peuvent détourner l’attention sans que l’utilisateur y réponde. Lire un roman papier en laissant son téléphone sur la table et lire un webtoon sur ce même téléphone ne placent donc pas le lecteur dans une situation identique : dans le second cas, l’outil de lecture est aussi celui par lequel arrivent messages et sollicitations.
Une autre expérience, publiée en 2022, a comparé la lecture sur smartphone et sur papier chez 34 participants. Les chercheurs ont observé une compréhension moins bonne sur téléphone dans leur protocole, accompagnée de différences physiologiques, notamment une diminution des soupirs et une activité préfrontale plus élevée. Les auteurs restent prudents sur la portée de ces résultats et ne prétendent pas démontrer que toute lecture mobile est inférieure, mais l’étude montre que le support peut influencer des mécanismes qui dépassent la simple taille des caractères.
Cette question devient centrale lorsque l’on regarde le temps réellement passé devant les écrans. Selon l’étude 2026 du Centre national du livre, menée par Ipsos bva auprès de 1 500 jeunes Français de 7 à 19 ans, les loisirs sur écran représentent en moyenne 3 h 01 par jour, contre 18 minutes pour la lecture de livres. Le rapport souligne ainsi que les jeunes consacrent toujours environ dix fois plus de temps aux écrans qu’aux livres, malgré une diminution du temps d’écran par rapport à l’enquête précédente.
Ces données ne signifient pourtant pas que trois heures d’écran équivalent à trois heures de distraction. Un téléphone accueille des vidéos courtes, des messages, des articles, des bandes dessinées, des cours et des romans numériques, et ces activités ne sollicitent évidemment pas l’attention de la même manière. C’est précisément pourquoi le webtoon constitue un cas intéressant : il utilise l’appareil associé à la fragmentation pour proposer une narration continue. Le même geste vertical qui permet de passer d’une vidéo à une autre sert alors à suivre des personnages pendant des dizaines d’épisodes.
Le vertical apprend aussi à ralentir
Et si le scroll pouvait retenir ? Les études sur les écrans montrent des effets qui dépendent fortement du contenu, de la durée, du contexte et de l’objectif poursuivi. Certaines recherches sur l’exposition à des contenus extrêmement fragmentés observent des effets sur la segmentation des événements et la mémoire, mais elles ne permettent pas d’étendre automatiquement leurs conclusions à toutes les lectures verticales. Une étude publiée en 2025 dans npj Science of Learning a par exemple constaté que l’exposition à des vidéos courtes pouvait perturber certaines tâches de segmentation d’événements, tout en soulignant qu’elle ne provoquait pas une dégradation générale de la mémoire.
La distinction importe énormément pour le lecteur. Un webtoon peut se parcourir rapidement, mais il peut aussi imposer un rythme lent grâce à ses espaces, ses images fixes et ses épisodes longs. Contrairement au flux social infini, il possède une continuité narrative, des personnages à mémoriser et des relations de cause à effet qu’il faut suivre. Le lecteur retrouve donc certaines exigences classiques du récit : comprendre ce qui s’est produit, anticiper la suite et reconnaître les détails réintroduits plusieurs épisodes plus tard. Le format vertical transforme les indices disponibles, sans faire disparaître la nécessité de construire mentalement l’histoire.
Pour préserver cette attention, quelques choix pratiques comptent davantage qu’une opposition rigide entre écran et papier. Désactiver les notifications pendant un épisode limite les ruptures, fixer une durée de lecture évite le défilement sans fin et utiliser les fonctions de reprise permet de ne pas repartir au hasard. Aucun budget particulier n’est nécessaire pour tester ces habitudes, et les lecteurs qui alternent webtoon numérique, manga imprimé et roman peuvent surtout observer le support sur lequel ils retiennent le mieux une intrigue. La question n’est pas de trouver un média universellement supérieur, mais d’identifier celui qui convient au type de lecture recherché.
L’attention change plus qu’elle ne disparaît
Le vertical ne condamne pas le lecteur à l’inattention, pas plus que le papier ne garantit la concentration. Il remplace certains repères spatiaux par du rythme, du geste et de la révélation progressive. Le véritable enjeu se situe ailleurs : apprendre à distinguer une lecture pensée pour le défilement d’un environnement numérique conçu pour interrompre sans cesse cette lecture.



